Après cette semaine de rêve au Brésil, nous retrouvions notre petit hôtel de Puerto Iguazu. Il nous restait encore un peu de temps avant de retourner à Buenos Aires et nous en profitions pour traîner dans cette ville sans grand charme.
Il faisait un temps tropical, où parfois les après-midi sont coupés par d’intenses pluies chaudes. Les prévisions promettant un temps magnifique pour la fin de semaine, nous avons attendu trois jours avant de passer de nouveau la frontière afin d’aller admirer les chutes côté Brésilien.
Le samedi, peu avant midi, on monta dans un autobus jaune qui nous devait nous amener jusqu’à la ville de Foz d’Iguazu, la soeur brésilienne de Puerto Iguazu l’argentine.
Nous connaissions une astuce pour rejoindre le parc naturel plus vite. Elle consistait à descendre du bus avant le terminus, sur une portion de route précise, afin de récupérer un autre bus local. Mais nous étions moyennement chauds pour se faire déposer sur le bord d’une route sans parler portugais. Seulement quand on vit deux filles française descendre du bus au milieu de nulle part, on se jeta dehors sans réfléchir, laissant les autres touristes perplexes.
On les rattrapa et on entama la discussion. C’était deux étudiantes en école de commerce qui étudiaient un semestre à Buenos Aires. L’une des deux était Franco-Brésilienne, et son aide nous fut précieuse pour arriver au Parc. Comme nous nous entendions bien, on passa toute la journée ensemble.

Le côté Brésilien d’Iguazu possède beaucoup moins de chutes que le côté Argentin. C’est moins spectaculaire, on ne surplombe les cataractes et on ne ressent pas la puissance de l’eau qui se jette dans le vide. En revanche il possède l’avantage d’offrir le plus beau panorama sur l’ensemble, comme une magnifique carte-postale. Tout est organisé pour que la vue soit belle. On se promène sur un petit sentier de béton surplombant la rivière dans laquelle se jettent les chutes. De fines gouttes d’eau nous tombent dessus en permanence et nous rappellent que ce qu’on voit se passe bien à quelques dizaines de mètres de nous, des dizaines de papillons multicolores tournent autour de nous et les petits coatis courent dans les allées.
La promenade est très courte. On descend en lacet sur le petit chemin jusqu’à arriver à une passerelle qui s’avance sous une chute. On est trempés, mais le soleil aidant, on sèche en dix minutes.
Quand approcha la fin du parcours, je vis se dessiner une tour dans laquelle deux ascenseurs de verre faisaient des allers-retours, pour monter les visiteurs sur un point de vue panoramique. Comme à mon habitude, je décidais de rester en bas, prêt à rattraper Blandine au cas où elle tomberait. Blandine et les deux filles montèrent et, une fois seul, un énorme papillon se posa sur mon sac-à-dos Eastpack pour me tenir compagnie.
L’après-midi ne faisait que commencer et nous étions déçus d’en avoir déjà fini avec la visite. On s’apprêtait à rentrer quand les deux filles nous proposèrent d’aller au parc des oiseaux avec elles.
L’entrée de ce parc ne payait pas de mine, mais à l’intérieur ce fut un véritable enchantement.
Tout commença pourtant de façon classique. Des cages alignées sur lesquelles sont collées des panneaux explicatifs. Le nom de l’oiseau, son origine et sa rareté. A l’intérieur, un exemplaire s’ennuie, et attend sur sa branche factice que le temps passe.
On avait peur d’être tombé dans un parc minable où s’enchaîneraient des cages décrépites et des oiseaux pouilleux. Mais au détour d’un chemin, sur une rambarde en bois, reposait paisiblement un toucan. On esquissa tous un mouvement de surprise avant de nous rendre compte qu’un peu plus loin, d’autres toucans envahissaient les chemins. C’était un parc remplis de toucans en semi-liberté. Les cris des perroquets raisonnaient au loin, et la visite s’emballa.
Au cour de cette journée j’ai découvert que jamais un animal ne m’avait autant fasciné qu’un toucan aux couleurs explosives, qui prend une graine au bout de son bec et d’une geste assuré la lance au fond de son gosier, après lui avoir fait décrire un arc de cercle dans son bec entrouvert.
J’aurais pu passer des heures à regarder ce geste fascinant et ce visage si parfaitement dessiné et si joliment coloré. Les toucans ne sont pas farouches et s’approchent sans crainte des touristes.
Plus tard, alors qu’on avait déjà passé une bonne heure à tourner autour des toucans, on retira nos montres et nos bracelets et on entra dans la grande cage ultra bruyante des perroquets. Ils volaient, criaient à quelques centimètres de nous. Les ailes nous battaient dans les oreilles et dans le dos, et au dessus de nos têtes, certains se tenaient comme des chauves-souris et nous fixaient en criant des sons aigus et stridents. L’ambiance était éprouvante pour les nerfs, le gardien se faisait régulièrement attaqué par un perroquet bleu, et on se forçait à rester dedans, comme des enfants dans une maison hantée.
Quand la journée toucha à sa fin, on repartit du parc avec ces toucans en mémoire. Les filles partirent dîner au Brésil, alors que nous, nous rentrions dîner en Argentine.
Le lendemain on fit nos adieux à Puerto Iguazu, on prépara nos bagages et on reprit un bus.
Ce n’était pas n’importe quel bus. C’était notre dernier bus. Le dernier bus du voyage. Seize heures pour profiter encore une fois des odeurs infâmes des toilettes chimiques, pour avoir mal au genoux et pour écouter les toux malades des autres passagers. C’est toujours triste les dernières fois. On idéalise tout ce qui s’est passé avant, le bien et le pire. On repensait déjà avec nostalgie à tous les tas de ferrailles pourris, les nuits atroces et les cafards sur les vitres. C’était bien, en fait.
On avait réservé un appartement à Buenos Aires pour profiter de notre dernière semaine. Le même qu’au départ. C’était notre façon de boucler la boucle. Repartir de là où on était arrivé.
Dès le lendemain, on se précipita au zoo de Buenos Aires, l’une de nos premières visites du voyage. On a redonné à manger aux petits mara de Patagonie. Des ragondins se déplaçaient librement dans le parc aussi. On a revu les girafes, les éléphants. On a revu les tigres et les singes. Personne n’avait bougé en six mois, personne ne manquait à l’appel. Ils n’avaient pas quitté leurs cages pendant que nous courions des milliers des kilomètres. L’ours blanc était sorti de son hibernation, nous on allait la commencer.
Pendant cette semaine, on a beaucoup marché dans la ville. Comme si on ne l’avait jamais quittée. On oublie peu de choses en six mois, tout ressurgi très vite. On se souvient de détails infimes. L’odeur de l’immeuble, le bruit du métro et la conduite des autobus.
Déjà le voyage était derrière nous. Il ne restait qu’à attendre sagement l’arrivée du départ tout en profitant des derniers jours de vacances.












































































































































































































































































































































































